Chapitre II
Les premiers mots que j’appris furent pour lui faire savoir l’envie que j’avais qu’il voulut bien me rendre ma liberte; ce que je lui repetais tous les jours a genoux. Sa reponse fut qu’il fallait attendre encore un peu de temps, que c’etait une affaire sur laquelle il ne pouvait se determiner sans l’avis de son conseil, et que, premierement, il fallait que je promisse par serment l’observation d’une paix inviolable avec lui et avec ses sujets; qu’en attendant, je serais traite avec toute l’honnetete possible. Il me conseilla de gagner; par ma patience et par ma bonne conduite, son estime et celle de ses peuples. Il m’avertit de ne lui savoir point mauvais gre s’il donnait ordre a certains officiers de me visiter, parce que, vraisemblablement, je pourrais porter sur moi plusieurs armes dangereuses et prejudiciables a la surete de ses Etats. Je repondis que j’etais pret a me depouiller de mon habit et a vider toutes mes poches en sa presence. Il me repartit que, par les lois de l’empire, il fallait que je fusse visite par deux commissaires; qu’il savait bien que cela ne pouvait se faire sans mon consentement; mais qu’il avait si bonne opinion de ma generosite et de ma droiture, qu’il confierait sans crainte leurs personnes entre mes mains; que tout ce qu’on m’oterait me serait rendu fidelement quand je quitterais le pays, ou que j’en serais rembourse selon l’evaluation, que j’en ferais moi-meme.
Lorsque les deux commissaires vinrent pour me fouiller, je pris ces messieurs dans mes mains, je les mis d’abord dans les poches de mon justaucorps et ensuite dans toutes mes autres poches.
Ces officiers du prince, ayant des plumes, de l’encre et du papier sur eux, firent un inventaire tres exact de tout ce qu’ils virent; et, quand ils eurent acheve; ils me prierent de les mettre a terre, afin qu’ils pussent rendre compte de leur visite a l’empereur.
Cet inventaire etait concu dans les termes suivants:
«Premierement, dans la poche droite du justaucorps du
«Ainsi, ayant, par obeissance aux ordres de Votre Majeste, fouille exactement toutes ses poches, nous avons observe une ceinture autour de son corps, faite de la peau de quelque animal prodigieux, a laquelle, du cote gauche, pendait une epee de la longueur de six hommes, et du cote droit une bourse ou poche partagee en deux cellules, chacune etant capable de tenir trois sujets de Votre Majeste. Dans une de ces cellules il y avait plusieurs globes ou balles d’un autre metal tres pesant, environ de la grosseur de notre tete, et qui exigeaient une main tres forte pour les lever; l’autre cellule contenait un amas de certaines graines noires, mais peu grosses et assez legeres, car nous en pouvions tenir plus de cinquante dans la paume de nos mains (des balles et de la poudre).
«Tel est l’inventaire exact de tout ce que nous avons trouve sur le corps de l’
«Signe et scelle le quatrieme jour de la lune quatre-vingt-neuvieme du regne tres heureux de Votre Majeste.
«Flessen Frelock, Marsi Frelock.»
Quand cet inventaire eut ete lu en presence de l’empereur, il m’ordonna, en des termes honnetes, de lui livrer toutes ces choses en particulier. D’abord il demanda mon sabre: il avait donne ordre a trois mille hommes de ses meilleures troupes qui l’accompagnaient de l’environner a quelque distance avec leurs arcs et leurs fleches; mais je ne m’en apercus pas dans le moment, parce que mes yeux etaient fixes sur Sa Majeste. Il me pria donc de tirer mon sabre, qui, quoique un peu rouille par l’eau de la mer, etait neanmoins assez brillant. Je le fis, et tout aussitot les troupes jeterent de grands cris. Il m’ordonna de le remettre dans le fourreau et de le jeter a terre, aussi doucement que je pourrais, environ a six pieds de distance de ma chaine. La seconde chose qu’il me demanda fut un de ces piliers creux de fer, par lesquels il entendait mes pistolets de poche; je les lui presentai et, par son ordre, je lui en expliquai l’usage comme je pus, et, ne les chargeant que de poudre, j’avertis l’empereur de n’etre point effraye, et puis je les lirai en l’air. L’etonnement, a cette occasion, fut plus, grand qu’a la vue de mon sabre; ils tomberent tous a la renverse comme s’ils eussent ete frappes du tonnerre; et meme l’empereur, qui etait tres brave, ne put revenir a lui-meme qu’apres quelque temps. Je lui remis mes deux pistolets de la meme maniere que mon sabre, avec mes sacs de plomb et de poudre, l’avertissant de ne pas approcher le sac de poudre du feu, s’il ne voulait voir son palais imperial sauter en l’air, ce qui le surprit beaucoup. Je lui remis aussi ma montre, qu’il fut fort curieux de voir, et il commanda a deux de ses gardes les plus grands de la porter sur leurs epaules, suspendue a un grand baton, comme les charretiers des brasseurs portent un baril de biere en Angleterre. Il etait etonne du bruit continuel qu’elle faisait et du mouvement de l’aiguille qui marquait les minutes; il pouvait aisement le suivre des yeux, la vue de ces peuples etant bien plus percante que la notre. Il demanda sur ce sujet le sentiment de ses docteurs, qui furent tres partages, comme le lecteur peut bien se l’imaginer.
Ensuite je livrai mes pieces d’argent et de cuivre, ma bourse, avec neuf grosses pieces d’or et quelques-unes plus petites, mon peigne, ma tabatiere d’argent, mon mouchoir et mon journal. Mon sabre, mes pistolets de poche et mes sacs de poudre et de plomb furent transportes a l’arsenal de Sa Majeste; mais tout le reste fut laisse chez moi.