— Mon Dieu qu’il est tard, et nous avons encore cinq ou six clients à voir avant le dîner. Vous n’avez plus rien à nous dire ?
— Non, fit d’un ton bourru le courtier, du moment que vous allez faire arranger la cheminée, c’est l’essentiel.
Nalorgne poussait son associé vers la porte, mais soudain, comme ils en franchissaient le seuil, Hervé Martel les rappelait :
— Messieurs ?
— Qu’y a-t-il ?
Ils revinrent sur leurs pas, Hervé Martel s’en fut fermer lui-même la porte qui faisait communiquer son cabinet avec la galerie. Il abaissa même une portière, puis revenant auprès des deux associés, il leur demanda :
— Avant d’être dans les affaires, messieurs, vous étiez, dans la police, si je ne me trompe ?
— Pardon, nous étions inspecteurs généraux de la Sûreté générale de Monaco.
— Je me le rappelle, en effet, fit le courtier d’assurances. Vos silhouettes m’étaient familières, ces derniers hivers, lorsque j’allais dans les salles de la roulette à Monte-Carlo. Bien. Exercez-vous toujours ce… métier ?
— Nous faisons, en effet, déclara-t-il, des enquêtes discrètes, des recherches, dans l’intérêt des familles. Naturellement nous ne travaillons pas pour tout le monde. Mais lorsqu’il s’agit d’un client, d’un client important bien entendu…
— En somme, interrompit Hervé Martel, vous seriez disposés ?
Nalorgne cligna de l’œil, hochait la tête :
— Nous sommes à votre entière disposition.
Tant et si bien que le courtier leur raconta la disparition des dix milles francs de titres, la dactylo qui avait vu le paquet, l’ancien cocher Prosper qui était entré et sorti.
— Tout cela, dit Pérouzin, est extrêmement grave.
— Grave, peut-être. En tout cas l’aventure est compliquée.
— Plus que vous ne le croyez, poursuivit Hervé Martel. J’oubliais de vous dire qu’à un moment donné, nous avons entendu, M lle Hélène, la dactylographe, et moi, comme un profond soupir. J’ai même plaisanté à ce propos, M lle Hélène, lui demandant si elle avait des peines de cœur. Or elle n’avait poussé aucun soupir.
— Voilà, fit Nalorgne, qui est étrange.
— Extraordinaire, dit Pérouzin.
— N’est-ce pas, messieurs, fit le courtier. Pour ma part, je vous avoue que je ne comprends pas, mais là pas du tout. Je ne sais qu’une chose malheureusement, c’est que mes titres ont disparu et que je voudrais bien les retrouver.
— Et vous voulez nous charger de faire une enquête ?
— Ma foi, déclara franchement Hervé Martel, telle est en effet mon intention, mais vous comprenez comme c’est délicat. Je ne tiens pas du tout à ce que la chose s’ébruite. Il s’agit là d’une aventure désagréable qui s’est passée chez moi. Tâchez donc de faire la lumière, mais avec tact et discrétion. Si je ne m’adresse pas à la Préfecture de Police, c’est précisément pour éviter à ceux qui m’entourent, les brutalités de ces messieurs du quai des Orfèvres. Attention, n’est-ce pas, et du tact. Tenez, il y a aussi mon valet de chambre, le vieux Baptiste, qui depuis vingt ans est dans la famille. Bien entendu, je ne l’accuse pas. Mais enfin, l’enquête vous regarde. Agissez, et à bientôt.
— Ah, dit Nalorgne, une fois que les deux nouveaux détectives privés se retrouvèrent dans la rue, nous trouverons et ce n’est pas difficile de dire, dès à présent, quel est le coupable.
— Oui, dit Pérouzin, vous avez raison de dire « le » car dans cette affaire on ne peut pas dire : « Chercher la femme ».
— La femme, non, mais le cocher.
— Oui, nous sommes bien d’accord. Parbleu, la voilà la source inexpliquée de la soudaine fortune de Prosper. C’est lui qui, ce matin encore a dérobé les titres de son ancien patron. Bonne affaire, bonne affaire, nous avons à la fois sous la main le coupable et le plaignant. Et dans les quarante-huit heures, grâce à notre perspicacité, j’aime à croire que le sympathique Prosper couchera au Dépôt.
3 – L’INCOMPRÉHENSIBLE COUP DE VENT
— Vous direz tout ce que vous voudrez mais lorsqu’on sait s’arranger, prendre la vie du bon côté, ne jamais mettre midi à quatorze heures, se persuader que tout s’arrange, avoir le plus souvent possible le ventre à table et le dos au feu, connaître de bons amis, réussir dans sa profession, l’existence est encore une chose charmante. Je porte la santé de notre chère Irma.
Le courtier maritime avait réuni ce soir-là, chez lui, ceux qu’il appelait ses amis de plaisir, par opposition aux autres.
— Chaque jour, disait Martel, je suis obligé de fréquenter mes collègues, courtiers maritimes. Ce sont d’excellentes gens qui me parlent courtage maritime. Or, le courtage maritime m’intéresse de huit heures du matin à six heures du soir. Après il m’assomme. Donc, si j’ai des amis s’occupant de courtage maritime, ils ne m’intéresseront que jusqu’à six heures du soir. Passé ce moment, fini !
En conséquence de quoi, l’assistance, ce soir, ignorait tout des questions de fret, connaissements ou sinistres.
À sa droite, trônait Irma de Steinkerque, grosse bonne fille visant à la minceur demi-mondaine, au coup de fourchette fameux, présence obligatoire à tous les « balthazars ».
À côté d’elle, Maurice de Cheviron, titulaire d’une excellente charge d’agent de change, dont toute l’ambition était de mériter le qualificatif de boulevardier. Il savait les derniers potins du Tout-Paris, fredonnait le refrain en vogue, tutoyait la vedette du music-hall à la mode. Lui aussi possédait un coup de fourchette appréciable et de plus se connaissait en vins.
À gauche du maître de maison, Charley, un petit jeune homme d’un blond déteint, à la moustache tombante, artiste, mais personne ne savait si la musique, la littérature, la peinture, la sculpture, étaient l’occupation dont il attendait gloire et fortune.
Hervé Martel recevait parfaitement.
— Vrai, c’est rigolo, affirmait Irma de Steinkerque, souriant d’un râtelier superbe à une maigre jeune femme blonde coiffée à la Botticelli qui accompagnait Maurice de Cheviron. J’ai déjà remarqué ça. Quand on veut faire un bon dîner, il ne faut pas être plus de quatre ou cinq.
Mais on discutait de la représentation prochaine d’un cirque de gens du monde :
— Vous savez que la petite baronne dansera sur la corde raide ? demanda Cheviron.
— Parbleu, elle a l’habitude des faux pas.
Et comme on riait de cette rosserie non déguisée, Irma qui n’avait pas compris :
— Mais non, c’est pas vrai. Elle marche là-dessus tout à fait bien, comme sur un plancher.
— Décidément, mon cher Hervé, disait Charley, je commence à croire que le courtage maritime est une excellente classe. Depuis que vous avez acheté votre charge, on ne vous reconnaît pas. Auparavant vous étiez silencieux, triste, renfermé.
— Et maintenant, je suis gai comme une petite folle ? Parbleu, vous oubliez, mes amis, que vous me voyez toujours après l’heure fatidique où j’abandonne mes affaires. Moi, je fais de ma vie deux parts, l’une pour le travail, l’autre pour le plaisir.
— Et quelle est la plus grosse ?
Hervé allait répondre, Irma lui coupa la parole d’une plaisanterie, stupide à son ordinaire :
— Cela dépend des dames.
Sur quoi, avec un air de reproche et une face indignée, Rosalie, la vieille domestique, qui, les jours de réception intime, aidait Baptiste au service de la table, quitta la salle à manger après avoir jeté à son maître un regard dédaigneux.
Rosalie ne pouvait souffrir qu’Hervé Martel, un monsieur si bien, un monsieur, reçût de la sorte, « n’importe qui » chez lui.
— C’est des gens qu’on voit au restaurant, affirmait Rosalie.
Mais qui se souciait de ce que pensait Rosalie ?
— Vrai, demandait Irma de Steinkerque à Charley, vous croyez que je pourrais apprendre à danser ?
— Mieux que Terpsichore, affirma gravement le courtier maritime, d’ailleurs, je parie que vous valsez à ravir.
— Non, je ne sais pas.
— Allons donc.
— Allez, Charley intervint alors Cheviron, faites-nous l’invitation à la valse qu’Irma nous montre ses talents, je me charge de la musique.
On rit, on applaudit, Charley se leva pour inviter Irma de Steinkerque, l’enlaça et la fit tournoyer, tandis qu’avec un accord touchant, les autres convives bourdonnaient la valse lente.
Tandis que Rosalie murmurait :
— Si c’est pas honteux. C’est des orgies qu’ils font.
Or, au moment précis où Charles Charley, que l’on n’aurait pas cru si vigoureux, faisait pirouetter une Irma de Steinkerque tenue à bout de bras, un vacarme surprenant s’éleva dans l’appartement du courtier maritime. Comme si le plafond se fût écroulé. Comme si les meubles eussent dansé la polka. Comme si… Une seconde, deux secondes… Puis le silence.
— Hein ? Qu’est-ce qu’il y a ? Vous avez entendu ?
— Mes amis, commença Hervé Martel, excusez-moi quelques secondes, je vais voir…
— On vous suit.
***
— Qu’est-ce qui se passe, Rosalie ? qu’est-ce que c’est ?
Rosalie était à l’abri, derrière la silhouette bedonnante d’un superbe maître queux.
— Je ne sais pas, monsieur, répondait Rosalie, mais bien sûr que c’est le diable ou un démon, la maison en a tremblé.
— Vous savez, dit Martel, ne vous attendez pas à une surprise, ça ne fait nullement partie du programme des fêtes. Ah ça, par exemple, la porte est donc fermée ?
Mais Hervé Martel se trompait. Devant la résistance imprévue de la porte du cabinet de travail, il avait fait un violent effort et soudain elle s’ouvrit :
Le cabinet de travail si bien rangé il y a un moment, offrait un spectacle de champ de bataille.
L’étagère, chargée de petits vases précieux, était écroulée sur le sol, les coussins du canapé gisaient, éventrés, près de la cheminée, les chaises étaient renversées, les fauteuils crevés montraient le crin. Sur le bureau, les papiers en tas, en traînée, jonchant la pièce. Les tableaux arrachés, jetés sur le sol. Un rideau de la fenêtre accroché aux candélabres de la cheminée. La bibliothèque avait sa vitre lamentablement brisée. La corbeille à papiers était vidée de son contenu répandu à travers la pièce. Sur la petite table où d’ordinaire la dactylographe travaillait, le pot de colle perdait son liquide nauséabond.
Il semblait vraiment qu’on se fût battu dans la pièce, qu’on y eût cambriolé, qu’on l’eût mise au pillage, à sac.
— Nom d’un chien de nom d’un chien, disait le maître de maison.
Et il appela :
— Baptiste. Rosalie. Qui est entré ici ?
— Personne, monsieur.
— Personne ? Allons donc. Ça ne s’est pas fait tout seul tout de même.
— Non, monsieur, mais enfin…
— Enfin, quoi ? vous voyez bien que tout est cassé.
— C’est des esprits, dit la vieille Rosalie, le plus sérieusement du monde.
— C’est pas ordinaire, disait Irma de Steinkerque, dont le gros bon sens n’était qu’à demi rassuré, c’est pas ordinaire, qu’est-ce qui a pu flanquer tout ça par terre ?
Charley, les mains derrière le dos, méditait :
— Bougre, c’est qu’il y en a pour des sous dans le dommage causé. On a certainement voulu vous cambrioler, mon cher Hervé.
— En une minute ?
Charles Charley ne répondit point.
C’était exact, en effet. De la salle à manger ils avaient tous entendu le fracas causé par le bouleversement de la pièce. Ce fracas n’avait duré que quelques secondes. C’est en quelques secondes seulement que tout avait été bouleversé, mis sens dessus dessous.
Mais comment ? Cela dépassait vraiment les forces humaines.
Maurice de Cheviron, qui jusqu’alors n’avait rien dit, interloqué par ce qu’il voyait, essaya le premier d’apporter un peu de clarté dans les mystères présents :
— Ma foi, commençait-il, il faut bien pourtant que ce soit quelqu’un qui ait fait cela. Seulement comment a-t-il pu le faire ?
L’agent de change se tourna vers la vieille bonne :
— Dites-moi, Rosalie, vous êtes arrivée combien de temps après le bruit, devant la porte du cabinet de travail ?
— Monsieur, quand le bruit s’est fait, j’étais justement là, dans la galerie, je passais pour aller chercher les cigares dans le cabinet de monsieur.
— Vous étiez devant la porte ?
— Oui, monsieur, j’allais entrer quand ça s’est produit, j’en ai encore les sangs tout retournés.
— Mais alors, personne n’est sorti ?
— Ce n’est pas possible, commença M. de Cheviron, se tournant vers Hervé Martel, ce n’est pas possible, mon vieux, ce qu’elle dit, ta cuisinière. Tu entends ?
— C’est bizarre, c’est absolument bizarre et totalement incompréhensible. Voilà la deuxième chose extraordinaire qui se passe dans cette pièce, car, tu te rappelles, Maurice, ce que je t’ai dit au sujet du vol dont j’ai été victime ?
De la cuisine, un homme à figure de fournisseur s’approchait, accompagné d’un gilet rayé :
— Monsieur Martel, s’il vous plaît ?
— Hein ? quoi ?
Énervé, le maître de maison allait se fâcher. Non. Il éclatait de rire :
— Allons bon, s’écriait-il, c’est vous, monsieur Nalorgne ? c’est vous, monsieur Pérouzin ?
Le fournisseur et le domestique n’étaient autres en effet que les deux « gérants ».
Ils étaient ravis, fiers, triomphants :
— Parfaitement, monsieur Martel, répondait Pérouzin, jetant des regards satisfaits sur l’assistance qui se demandait qui pouvait bien être ce nouvel arrivant, parfaitement, c’est bien moi Pérouzin, détective, et voici mon associé Nalorgne, détective aussi. Cher monsieur, vous nous avez priés, il y a quelques jours, de nous occuper d’une affaire mystérieuse qui s’est produite chez vous, vous voyez que notre sollicitude est grande et que nous n’épargnons rien pour vous donner satisfaction. Nous savions que vous receviez du monde aujourd’hui, nous avons pensé qu’il était possible que quelque événement fâcheux intervint, et, vous le voyez, nous sommes venus pour vous garantir de tout danger.
— Je vous remercie beaucoup, Messieurs, mais que savez-vous ? que s’est-il passé ? vous avez vu ce qui est arrivé ?
— Nous ne savons rien du tout, nous n’avons rien vu, rien entendu, nous nous tenions dans la cuisine, pour ne pas nous faire remarquer.
— Mais alors votre surveillance ?
— Elle n’a pas lieu de s’exercer tant qu’il ne se passe rien.
— Hé fichtre de bon Dieu, il est bien temps d’arriver quand tout est fini. Au moins vous comprenez quelque chose à ce qui s’est passé ? Vous allez nous donner une explication ?
Nalorgne, à son tour, s’avança :
— Nous vous demanderons une huitaine de jours pour l’enquête, Monsieur.
Le mot de la fin, ce fut Charley qui l’eut :
— Il doit y avoir des maisons hantées.
Mais là-dessus, Irma de Steinkerque poussa de tels cris, que Charley se tut.
Seuls Nalorgne et Pérouzin, qui s’estimaient très forts d’avoir pensé à se déguiser pour arriver après tout le monde sur les lieux, gardaient le sourire. Ces deux garçons étaient des esprits forts.
4 – SUR LA PENTE SAVONNÉE
Dans leur modeste cabinet de la rue Saint-Marc, Nalorgne et Pérouzin se promenaient de long en large, se frottant les mains, échangeant des clins d’yeux satisfaits, des sourires entendus.
Nalorgne et Pérouzin exultaient. Quelques instant auparavant, en effet, il était près de huit heures du matin, ils avaient échangé une dernière poignée de main avec leur excellent ami Prosper, l’ancien cocher d’Hervé Martel. Prosper avait dû leur parler d’affaires importantes et, en tout cas, leur donner de bonnes nouvelles. L’ex-cocher était ce matin-là revêtu d’un uniforme d’encaisseur des grandes banques.
— Mon cher, disait Nalorgne, arrêtant, en le prenant par le pan de sa jaquette, son associé qui frénétiquement déambulait dans le cabinet de travail, mon cher, plus de doute.
— Et par conséquent notre devoir est ?